Ce samedi 14 mars, notre #BrunchPhilo proposait de prendre au sérieux un mot peu utilisé par les philosophes : l’enthousiasme. Le mot paraît parfois excessif en cette période teintée d’inquiétude, marquée par les guerres, les crises économiques, la défiance politique, la fatigue informationnelle, le sentiment de saturation. Or, il fait surgir une foule de questions, de nuances, de désaccords et d’expériences très concrètes. La moitié des participants venaient pour la première fois, et tous se sont saisis très activement de la réflexion. Peut-être est-ce déjà un signe : l’enthousiasme n’est pas seulement un thème de discussion, il est aussi une manière d’entrer dans la pensée !












Une définition commune et des questions
Nous nous sommes d’abord mis d’accord sur une définition de départ, pour pouvoir l’examiner ensemble. Étymologiquement, l’enthousiasme renvoie au grec en-theos, « avoir le dieu en soi », comme si quelque chose nous habitait soudain assez fortement pour nous arracher à l’inertie ordinaire.
Très vite, une idée a fait consensus : l’enthousiasme a une dimension profondément physique. Il ne relève pas seulement de l’opinion ou de la préférence. Il se sent, il engage le corps, l’énergie, la
présence, la disponibilité. Il y a dans l’enthousiasme quelque chose qui met en mouvement, qui anime, qui réveille, parfois même sans qu’on l’ait décidé.
En outre, on ne décrète pas l’enthousiasme. On peut se forcer, se discipliner, se motiver mais
s’enthousiasmer ne dépend pas d’un simple acte de volonté. C’est ce qui nous a conduits à distinguer assez tôt l’enthousiasme de la motivation.
Motivation, plaisir, enthousiasme : des distinctions nécessaires
La motivation nous est apparue plus rationnelle, plus instrumentale aussi, et peut-être plus aléatoire. On peut chercher à comprendre ce qui motive une personne, identifier ses leviers, ses moteurs, les conditions qui l’aident à se mettre en route : il y a là quelque chose que l’on peut analyser, travailler, ajuster.
L’enthousiasme, lui, semble résister davantage à cette logique des leviers car il ne se produit pas à la demande ; il relève plutôt de ce que plusieurs participants ont nommé une résonance, en hommage à la pensée de Hartmut Rosa qui nous a aidés : l’enthousiasme n’est pas seulement une énergie
intérieure, il naît d’un certain rapport au monde, d’une manière d’être touché, saisi, appelé par quelque chose qui nous répond. Il ne vient pas seulement de nous ; il advient dans une rencontre, dans une relation, dans une mise en vibration.
Cette distinction a d’ailleurs mis en valeur une autre difficulté très intéressante : certains participants distinguaient difficilement l’enthousiasme du plaisir. Et cela a ouvert une vraie question. Le plaisir
suffit-il à définir l’enthousiasme ? On peut prendre plaisir à bien des choses sans qu’il y ait cet élan particulier, cette intensification, cette mise en mouvement qui semble caractériser l’enthousiasme. Mais la frontière n’est pas si simple, et c’est justement ce qui a rendu l’échange vivant.
L’enthousiasme rend-il lucide ?
Une autre question a animé la discussion sans mettre tout le monde d’accord : quel lien entre enthousiasme et lucidité ?
L’enthousiasme naît-il d’un regard lucide sur le monde ?
Ou, au contraire, l’enthousiasme nous rend-il plus lucides ?
Ou faut-il admettre qu’on peut être enthousiaste sans être lucide ?
Sur ce point, les positions sont restées diverses. Certains ont défendu l’idée qu’un enthousiasme véritable suppose une forme de lucidité, qu’il ne peut pas être pure illusion sans se dégrader tôt ou tard. D’autres ont au contraire souligné que l’enthousiasme peut très bien précéder l’analyse, ou même exister sans elle car après tout, nous sommes parfois emportés avant de comprendre.
Mais ce désaccord a permis de faire apparaître une autre idée : l’enthousiasme semble avoir un lien avec le sens. Pas seulement avec « le sens de ma vie », au sens individuel et psychologique, mais avec un rapport plus large à ce qui compte, à ce qui mérite qu’on s’y risque, à ce qui donne de la densité à l’existence.
Enthousiasme et engagement
La discussion nous a aussi conduits à une autre notion : celle d’engagement.
Nous avons proposé de distinguer l’enthousiasme de l’engagement. L’engagement a quelque chose de plus grave, de plus durable, de plus exigeant. Il peut désigner une forme d’obligation, ou de dette
reconnue à l’égard du monde, des autres, d’une cause, d’une responsabilité. On peut être engagé sans être enthousiaste à chaque instant d’autant plus que l’enthousiaste peut avoir une dimension instantanée, qui peut se renouveler régulièrement sans pour autant durer.
Mais il nous est apparu que l’enthousiasme peut nourrir l’engagement, le raviver, le soutenir, lui redonner souffle. Il n’en est pas le synonyme, mais il peut en être l’un des ressorts les plus précieux.
Etty Hillesum : l’enthousiasme comme attitude vis-à-vis de la vie
La figure d’Etty Hillesum n’a été abordée que trop brièvement pendant la rencontre, et mérite d’être rappelée plus clairement ici. On a en effet évoqué son attitude au moment où elle a été déportée avec sa famille vers Auschwitz : elle est partie en chantant…
Ce qui nous a frappés chez elle, c’est qu’elle savait où elle allait ; son attitude ne relevait donc pas de l’ignorance ou d’une naïveté confortable. Ce qui se donne à lire chez elle est autre chose : une
manière d’accepter la vie telle qu’elle est, jusque dans ses formes les plus tragiques, sans que cette acceptation soit une résignation.
C’est un point essentiel. L’acceptation n’est pas ici le renoncement : elle ne signifie pas qu’il faille approuver l’injustice ou cesser de voir l’horreur. Elle désigne plutôt une attitude vis-à-vis de la vie : ne pas se retirer d’elle intérieurement, ne pas lui tourner le dos, ne pas laisser l’horreur avoir le
dernier mot sur la manière d’habiter le monde.
Au cours de la discussion, cette attitude a été opposée à la résignation et à l’indignation.
L’indignation a sa noblesse, bien sûr, mais elle ne suffit peut-être pas toujours à dire le type de rapport à la vie qu’incarne Hillesum. Chez elle, quelque chose demeure du côté d’un enthousiasme pour la vie en général, même si cet enthousiasme connaît évidemment des intensités variables selon les circonstances.
Cela a déplacé notre réflexion : l’enthousiasme n’est pas seulement un état passager lié à une activité, à un projet ou à une rencontre ; il peut aussi être une tonalité fondamentale du rapport à l’existence.
Dionysiaque et apollinien : un équilibre à trouver
Nous avons aussi évoqué, plus rapidement, la tension entre dionysiaque et apollinien, en référence à Nietzsche. L’idée était de rappeler que la vie humaine a besoin des deux : d’un côté l’élan, l’intensité, la force de débordement, de l’autre la forme, la mesure, l’ordonnancement, la capacité à rendre le monde habitable. Peut-être l’enthousiasme se joue-t-il justement dans cet équilibre instable : assez de dionysiaque pour ne pas se dessécher, assez d’apollinien pour ne pas se perdre.
Une entrée musicale avec Beethoven et Barber
Nous avions choisi de commencer la matinée par deux extraits musicaux, dans l’idée de faire sentir différentes façons d’être intensifié par une œuvre. Ce démarrage n’a pas été pleinement probant. Pour certains, la musique de Barber a immédiatement évoqué les enterrements et a produit un effet de plomb.
Mais même cette difficulté n’a pas été stérile pour autant car elle a lancé une discussion intéressante sur la manière dont certaines musiques, graves ou lentes, peuvent malgré tout être écoutées pour se recentrer, méditer, se rassembler intérieurement. Cela a fait naître des questions : une musique triste diminue-t-elle toujours la vie ? Ou peut-elle au contraire en réveiller une autre qualité ?
C’était une bonne manière d’entrer, malgré tout, dans une réflexion sur la musique telle que Nietzsche peut nous aider à la penser : il ne l’envisage pas comme simple décor émotionnel, mais comme révélatrice de notre manière d’être affectés, intensifiés, mobilisés.
Ce que cette matinée a peut-être permis
Cette discussion n’a pas cherché à produire une définition finale et fermée de l’enthousiasme. Elle a plutôt permis de faire apparaître plusieurs de ses dimensions :
- sa dimension corporelle et presque charnelle,
- son lien avec la résonance plutôt qu’avec le contrôle,
- sa différence avec la motivation, le plaisir, l’engagement,
- son rapport complexe à la lucidité,
- son lien possible avec le sens,
- et, plus profondément encore, son inscription dans une certaine attitude vis-à-vis de la vie.
D’autres graines ont été plantées et permettront peut-être de cultiver d’autres idées : envisager l’enthousiasme moins comme une recherche de ce qui nous excite ou nous distrait, mais davantage le questionnement sur ce qui nous rend plus présents au monde, plus disponibles à lui, plus intensément vivants.
Et aussi : qu’est-ce qui, aujourd’hui, peut encore nous enthousiasmer sans nous aveugler ?
Pour prolonger la réflexion, Nelly Margotton animatrice de nos brunchs philo, a publié un article complémentaire sur l’enthousiasme dans le travail dans sa newsletter.
