Jérémy Wies est président de Senovo Group, entreprise fondée en 2013 à Strasbourg qui développe des solutions numériques dédiées aux transports sanitaires et aux établissements de santé. Plus de 150 collaborateurs, huit pays, des bureaux sur trois continents : l’ambition est de devenir le leader mondial du logiciel de transport de patients. Ancien sportif de haut niveau devenu entrepreneur à 18 ans, il explique pourquoi deux « échecs fondateurs » ont façonné son caractère et sa trajectoire.
Deux échecs fondateurs
Pouvez-vous revenir sur un élément qui a marqué votre parcours d’entrepreneur ?
J’ai pas mal d’éléments, mais en réfléchissant à la question, il y en a deux qui me viennent. Le premier a forgé mon caractère et ma motivation. Le second m’a trouvé une voie, une issue dans laquelle mettre ce caractère et cette motivation.
Le premier, c’est que j’étais sportif de haut niveau. J’ai eu des blessures et j’ai dû arrêter ma carrière à un moment où j’étais vraiment à son apogée, pour l’époque. Il fallait trouver un moyen soit de m’écrouler, et c’est compliqué de se dire qu’on s’écroule quand on a 16-17 ans, soit d’avancer. J’ai retourné ça sous forme de motivation. Mon esprit de compétition a changé : il est passé uniquement des courts de tennis à ma vie de tous les jours, et surtout, par la suite, je me suis découvert le côté entrepreneuriat.
Un stage en Suisse : l’ennui, pire que tout
Mon second échec. J’ai eu la chance de faire une école d’ingénieur en informatique à Strasbourg. Sur cinq ans d’école, il y avait deux ans et demi de stage. À l’époque, je me souviens très bien, la rémunération de stage en France était de 317 euros par mois. Souvent, on était pris dans des boîtes d’informatique, facturés 600 à 800 euros la journée et payés 317 euros. On travaillait beaucoup et on n’apprenait pas tant que ça.
Moi, j’ai eu la chance, par des relations, par de la famille et parce que je viens du sud de l’Alsace, du Sundgau, où pas mal de personnes travaillent en Suisse, de trouver un super stage en Suisse. J’y étais payé au salaire minimum de stagiaire, soit 2 800 euros nets. C’était incroyable pour moi et ça m’a permis de payer mes années d’études. Le premier jour, j’y suis allé très motivé, avec l’envie d’apprendre et d’avancer. Et je suis tombé dans une boîte de consultants d’une quinzaine de personnes, toutes chez des clients à longueur de journée. J’ai vu trois personnes en quatre mois de stage, qui n’étaient là qu’une demi-journée par-ci par-là. On ne me donnait à peu près rien à faire. Parfois je recevais un mail avec des choses à faire dont je ne comprenais même pas le sujet tellement c’était complexe, et je pense que je ne le comprendrais toujours pas.
En Suisse, c’est 41h30 de travail par semaine. Mon père, très impliqué dans son travail, m’emmenait tous les jours, avec 2h30 de route en plus. On partait à 5h, on rentrait à 18h. Toute la journée, je n’avais rien à faire, et j’ai découvert que l’ennui, c’est pire que tout. Au bout d’un ou deux mois, avec la fatigue qui s’accumule, je ne me sentais vraiment pas bien. Je me posais des questions : c’est quoi, la vie professionnelle, finalement ? Est-ce que ça va toujours être comme ça ? J’ai découvert que l’ennui n’était vraiment pas mon truc, moi qui ai une tendance un peu hyperactive. Et il me restait plus de deux ans de stage à faire. Est-ce que j’allais aller en France, où tous mes camarades se plaignaient ? Rester en Suisse, même si on ne me donnait pas grand-chose à faire ?
Et là, j’ai eu une idée. Je me suis dit : et si je créais ma boîte pour faire mes deux prochaines années de stage ?
Créer sa boîte pour valider ses stages
S’il n’y avait pas eu cet esprit de compétition, ce « je peux réussir, je peux mieux faire, je peux faire différemment, et ça va me permettre de faire ce que j’ai envie de faire », je ne serais pas là.
J’ai passé quelques semaines à négocier avec mon école, qui n’avait jamais vu ça, bien sûr : un gars de 18 ans qui créait sa boîte pour faire ses stages et qui s’autonotait lui-même. Finalement, ils ont accepté. J’ai passé un mois et demi à me demander ce que cette boîte allait bien pouvoir faire. J’ai commencé, je ne sais pas pourquoi, par le logo, qui était un WordArt à l’époque pour ceux qui s’en souviennent, et par le site internet. Au fur et à mesure, ça s’est apparenté à du dépannage informatique. Petite anecdote : mon grand-père a été mon client numéro 1, et il l’est toujours d’ailleurs. J’ai commencé comme ça, de fil en aiguille, avec peut-être un peu de culot aussi. Si on veut parler d’audace, c’est un joli mot pour dire culot.
Je me suis toujours fixé des buts et je suis de nature optimiste. J’ai rarement eu des échecs, ou du moins je ne les ai rarement ressentis comme tels. Quand on m’a invité dans ce podcast, je me suis dit : « Mais de quel échec je vais parler ? » J’ai dû faire pas mal d’introspection. Je me suis rendu compte que je vois la vie en rose et que les échecs, je les oublie très vite. Mais ces deux échecs étaient fondateurs.
J’ai ensuite créé une société, Sanilea, pour laquelle je suis là aujourd’hui. On est plus de 150 personnes, on fait des logiciels pour les ambulanciers. On a pas mal évolué, on est à l’international dans huit pays, avec des bureaux sur trois continents. Le leitmotiv maintenant, c’est de devenir le leader mondial du logiciel de transport de patients.
Le 24 décembre 2009 : un appel, et tout commence
Comment tout ça a commencé ? Le 24 décembre 2009. Je venais d’avoir 19 ans. J’ai reçu un appel à la maison, je viens d’un tout petit village où il y a 15 maisons. Quelqu’un a appelé l’après-midi en disant : « Je viens d’emménager dans le village, tout a planté chez moi au bureau, j’ai entendu que votre fils faisait de l’informatique. »
J’y suis allé. J’ai passé mon 24 et mon 25 décembre là-bas. Je n’ai jamais réussi à rien réparer, et avec le recul, je pense que personne n’aurait réussi. Mais mon engagement leur a plu. Je suis quelqu’un de déterminé : deux jours après, j’étais nommé responsable informatique de la plus grande société d’ambulances de France, située à Mulhouse.
Moi, j’avais encore quatre ans d’études à faire à Strasbourg. J’y allais le soir, le week-end. Je ne mettais jamais en avant le fait que je n’étais pas disponible parce que j’étais à l’école. Je sortais de cours pour décrocher le téléphone et dépanner. Il y a plein de gens qui, le 24 décembre, auraient dit : « C’est Noël, je viendrai le 26. » Mais il n’y aurait rien eu de tout ça aujourd’hui.
Charles Pépin : échouer, et échouer tôt
J’ai dû faire cette introspection en me rappelant Charles Pépin, le philosophe, qui dit qu’il est important d’avoir des échecs, et d’en avoir très tôt. Les gens qui ont leur premier échec à 30 ans, en général, ne s’en relèvent jamais. Moi qui suis très cartésien, j’ai lu son livre. Je me suis dit qu’il fallait que j’arrive à retrouver mes échecs du passé. Sinon, ça fait très mal de se dire qu’à 30 ans, au moindre truc, on fait une dépression parce qu’on n’y est pas préparé. Surtout pour moi qui suis très optimiste et qui vois des opportunités partout.
Se lancer jeune, et à fond
Si vous aviez face à vous le Jérémy Wies qui démarrait son aventure, et les jeunes d’aujourd’hui, quels messages auriez-vous envie de leur partager ?
Ça rejoint ce que dit Charles Pépin : il vaut mieux se planter jeune que plus tard. Je me suis lancé à 17 ans et demi, 18 ans. C’est le meilleur moment pour se lancer, et le meilleur moment pour se planter ! On n’a pas d’enfant, pas de maison, pas de crédit, pas d’obligations. J’avais cinq ans de « laboratoire » grâce à mon école.
Aujourd’hui, ça va très vite de créer une société. Mais ce qui est très important, c’est que quand on se lance, il faut s’y lancer à fond. Je vois énormément de gens qui font ça un peu le soir, avec une autre activité la journée, et très peu réussissent. Les fondateurs des méga start-ups américaines n’ont jamais dit : « Je travaillais la journée et le soir je bricolais une heure dans mon garage. » Ce sont des gens qui ont tout arrêté, tout mis de côté, et qui se sont débrouillés.
La peur de l’inconnu est beaucoup plus simple à contrer quand on a 18 ans et qu’on est étudiant que quand on en a 45, avec des crédits et des enfants à charge. Là, ça devient un choix de couple, de famille, beaucoup plus dur à assumer. Donc : lancez-vous le plus jeune possible, et de manière intense !
Les 5 leçons de Jérémy Wies pour transformer un revers en point de départ
1. Retourner un arrêt brutal en motivation
« Mon esprit de compétition a changé : il est passé uniquement des courts de tennis à ma vie de tous les jours. » Une carrière sportive interrompue à 16-17 ans est devenue le moteur d’un parcours d’entrepreneur.
2. Ne pas subir l’ennui
« J’ai découvert que l’ennui, c’est pire que tout. » Face à deux ans de stages sans contenu, Jérémy Wies a préféré inventer sa propre voie plutôt que d’attendre qu’elle se présente.
3. S’engager, même un soir de Noël
Un appel le 24 décembre 2009, deux jours passés à tenter de réparer un système, et un poste de responsable informatique obtenu. Ce qui a fait la différence, ce n’est pas la réparation, c’est l’engagement.
4. Se confronter tôt à l’échec
« Il vaut mieux se planter jeune que plus tard. » Un premier revers à 18 ans coûte moins cher qu’à 45 ans, avec crédits et famille à charge.
5. S’y lancer à fond
« Quand on se lance, il faut s’y lancer à fond. » Pour Jérémy Wies, un projet mené à temps partiel, le soir, a très peu de chances d’aboutir.
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