Malek Boukherchi est anthropologue, écrivain, philoconteur, conférencier et ultramarathonien de l’extrême.
Fondateur du projet Les 42, il accompagne des jeunes vers le dépassement de soi grâce au marathon. Des glaces de l’Antarctique aux déserts les plus hostiles, il a fait de l’impossible un terrain d’exploration. Ce qui le passionne avant tout, ce ne sont pas les kilomètres parcourus, ce sont les êtres humains : leur fragilité, leurs ressources et leur capacité à transformer leurs épreuves en force.
Décortiquer les mots avant de les subir
Quel est l’échec, ou ce que vous avez vécu comme un échec, qui vous a le plus transformé ?
C’est avec du recul qu’on est capable de comprendre que peut-être l’échec a été une force. Et qu’est-ce qu’on met derrière le mot échec, déjà ? Ce qui est un échec pour moi, est-ce que c’est un échec pour l’autre ? Pas forcément. Ce qui est une réussite pour moi, est-ce que ce serait une réussite pour l’autre ? Pas forcément. Moi, je crois beaucoup en la puissance des mots et donc je prends juste un petit instant pour les décortiquer. Échec et réussite, de quoi on parle ? Je crois qu’il est important que les gens puissent prendre conscience que pour réussir dans la vie, il est important de savoir également valoriser les échecs. C’est ce que disait Churchill à ses enfants : « Réussir, c’est d’aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme.
Quartiers, portes fermées et trois professeurs
Comment ces convictions se sont-elles forgées dans votre propre parcours ?
Alors moi, ça a été une ligne de conduite de manière permanente. Et ce qui m’a structuré, ce qui m’a façonné, forcément, j’ai eu plein de portes qui se sont fermées. J’ai grandi dans un quartier à Mulhouse. On m’avait toujours dit qu’en grandissant autour des tours de bitume, je ne ferais pas grand-chose et je ne pourrais pas déployer mes ailes parce que je n’avais pas le capital culturel, économique ou social. Parce que je n’avais pas les codes, tout simplement. Je ne maîtrisais même pas la langue française. Mais ça n’empêche. Je crois en la capacité à avancer, à faire face. Montrez-moi une seule route de vie où il n’y a pas un trou, où il n’y a pas une chute.
Et il ne faut pas confondre : échouer, ce n’est pas s’échouer. Il y a une nuance. Rater, ça ne veut pas dire être un raté. J’ai eu la chance d’avoir des parents aimants. J’ai beau avoir fait des conneries, fait les quatre cents coups dans le quartier, ils ont toujours été présents. Et je crois que moi, aujourd’hui, si je suis devenu ce que je suis devenu modestement, c’est des rencontres qui te permettent de grandir. Parce que les portes fermées, je l’ai connu par mon nom également.
Le plus gros échec, souvent, ce n’est pas l’échec personnel. C’est ta capacité à savoir embarquer l’autre quand tu ne peux pas. Pour moi, la plus grande leçon est celle que m’a donnée mon père. En 1986-87, à l’époque de la cohabitation avec Jacques Chirac, le « retour au pays » est mis en place pour inciter les immigrés à rentrer chez eux avec une aide financière de 100 000 francs. 100 000 francs, c’est une somme énorme. Papa, qui était ouvrier et avait subi des humiliations, a très mal vécu sa vie ici. Il décide d’accepter ce retour en Kabylie.
Il nous l’annonce en avril. Nous, c’est le choc. J’avais 14 ans, ma sœur 13, mon grand frère 16. Et pour maman aussi, c’était un choc. En France, elle vivait sa vie de femme libérée. Retourner dans un petit village kabyle, c’était la fermeture avec tout le poids des traditions. Nous, on s’est demandé comment faire pour l’école, on ne parlait pas arabe. J’ai essayé de contester la parole de mon père, mais c’était sa décision. J’étais blessé à l’intérieur. Mon monde s’effondrait. J’avais tout construit ici, l’école de la République, les amis… Je n’avais aucun rapport avec ce pays.
Un jeudi soir à 20h, ça toque à la porte. Je vais ouvrir et je vois en face de moi trois professeurs : M. Newman, mon prof principal d’anglais, Mme Salmon ma prof de français et Mme Labourie ma prof de maths. Des professeurs qui viennent dans notre quartier, devant notre porte, c’était incroyable. Papa se réveille, on les fait entrer, très gênés. Les professeurs annoncent qu’ils viennent contester sa décision. Le prof d’anglais lui dit : « C’est personnel pour vous, mais c’est un impact collatéral terrible pour vos enfants. Vos enfants sont brillants à l’école. Quel avenir vous leur proposez là-bas ? Un échec terrible. » Ils vont jusqu’à dire : « Si vous voulez rentrer, rentrez. Nous sommes trois, on est prêts à adopter chacun un enfant. »
Papa tombe des nues. On était extrêmement touchés. Que des professeurs croient tellement en l’humain et en la capacité de grandir de leurs élèves… Deux semaines plus tard, papa nous annonce : « Je fais le sacrifice de ma vie, mais c’est à vous de continuer l’histoire, donc je reste. » Il a pris sur lui, a continué à se déraciner pour nous enraciner et nous permettre de grandir. Vous ne pouvez pas savoir le respect immense que j’ai pour le corps enseignant. La vie, c’est ça : servir de tremplin pour permettre à d’autres de grandir.
Réussir, c'est faire réussir
C’est un message très fort : oser aller vers l’autre. Qu’est-ce que cela vous a appris sur le sens même de la réussite, et comment rebondir concrètement après un insuccès ?
Bien sûr. Et être dans l’échange. La vie, c’est que ça. Cette capacité à recevoir, à revoir ses schémas mentaux. L’ouverture pose la question de l’autre. Accueillir l’autre qui est différent, comprendre ses modes de fonctionnement pour avancer ensemble. Parce que réussir dans la vie, c’est pas seul qu’on réussit, c’est ensemble. La plus belle définition de la réussite, je la garde dans les propos de Ralph Waldo Emerson : « Rire souvent et beaucoup. Gagner le respect des gens de toutes conditions et l’affection des enfants, savoir qu’un être a aisément plus respiré parce que vous étiez là, voilà ce qu’est réussir sa vie. » Réussir, c’est faire réussir.
Il n’y a pas d’échec, il y a des insuccès. Au mot échec, préférez l’insuccès, parce que j’aurai au moins essayé. Le pire, ce n’est pas de ne pas avoir réussi, c’est de ne pas avoir essayé. S’il y a un insuccès, je retente. Dans les quartiers, on dit : « Au pire, ça marche ! » Pour rebondir, il faut les « Deux P » : la Patience et la Passion. La patience, c’est la confiance dans le temps, la discipline. On est dans la civilisation de la vitesse, mais il faut savoir travailler sur le temps long. Et la passion, c’est l’énergie intérieure pour tenter l’inimaginable.
La vie est faite de trois ingrédients : les circonstances (le déterminisme qu’on ne choisit pas), les choix et les rencontres. Un bon joueur de cartes, même avec un jeu pourri, peut gagner la mise. Ça s’appelle la volonté.
Essayons, murmure le cœur
Pour clôturer ce témoignage, avez-vous un mantra à partager à nos auditeurs ?
Il y a tellement de belles citations, mais une petite phrase te permet de voir la vie autrement. Je vais citer un poème très court de William Arthur Ward, écrit pour que ses enfants puissent faire preuve d’agilité face à un monde qui bouge :
« C’est impossible, dit la fierté.
C’est risqué, dit l’expérience.
C’est sans issue, dit la raison.
Essayons, murmure le cœur. »
Je crois que la vie, elle est là. Cultiver le goût de l’audace, le goût du risque, parce qu’on a tout à gagner en essayant.
Les 5 leçons de Malek Boukherchi pour transformer ses insuccès en tremplin
1. Décortiquer les mots avant de les subir
« Échouer, ce n’est pas s’échouer. Rater, ça ne veut pas dire être un raté. » Le mot « échec » a un poids qu’il faut interroger avant de le laisser définir une trajectoire.
2. Les rencontres changent le cours d’une vie
Trois professeurs qui toquent à la porte un jeudi soir peuvent changer le destin d’une famille entière. Ce ne sont pas les circonstances seules qui façonnent un parcours : ce sont les rencontres, et la capacité à les provoquer ou à les accueillir.
3. Réussir, c’est faire réussir
« Servir de tremplin pour permettre à d’autres de grandir. » La réussite ne se mesure pas à ce qu’on accumule, mais à ce qu’on permet aux autres de devenir.
4. Les Deux P : Patience et Passion
Pour rebondir, il faut la patience, confiance dans le temps long, et la passion, énergie intérieure pour tenter l’inimaginable. Dans une civilisation de la vitesse, travailler sur le temps long est un acte de résistance.
5. Au pire, ça marche
« Le pire, ce n’est pas de ne pas avoir réussi, c’est de ne pas avoir essayé. » L’insuccès est une tentative. Ne pas tenter, c’est le seul véritable échec.
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