Nathalie Roos a un parcours qui force l’admiration : de Mars à L’Oréal, puis CEO de Lipton Teas and Infusions, cette dirigeante alsacienne native d’Haguenau a transformé chaque entreprise qu’elle a touchée. Décorée de la Légion d’honneur, reconnue pour son leadership humain, elle incarne la réussite au féminin. Et pourtant, tout au long de sa carrière, Nathalie a vécu avec une certitude qu’elle n’allait pas réussir. Du certificat d’études à 14 ans aux postes de direction générale, elle nous livre un témoignage authentique sur le syndrome de l’imposteur, la peur paralysante de l’échec, et surtout, comment transformer cette vulnérabilité en force grâce à la préparation, l’entourage et la transparence.
Les débuts : quand le stress commence à 14 ans
Nathalie Roos, quel a été pour vous le premier succès vraiment marquant de votre parcours ?
Cette question m’interpelle parce que je me rends compte que je n’ai jamais imaginé faire un tel parcours. Maintenant, si je regarde en arrière, évidemment c’est facile de dire que j’ai eu un parcours, mais au départ ce n’était pas du tout comme ça que j’ai abordé la vie en général et ma carrière en particulier. J’ai plutôt fait des choix au moment où ils se présentaient, pour ce qu’ils étaient, et pas dans une logique de carrière, mais pour le plaisir ou l’envie que j’avais à ce moment-là.
Après, des réussites… je crois que c’est surtout des expériences successives. Parce que puisqu’on parle de la peur d’échouer, j’ai beaucoup réfléchi à cette question avant de venir. Je n’avais jamais eu l’impression d’avoir peur d’échouer. Par contre, ce dont je suis sûre, c’est que j’étais toujours convaincue que je n’allais pas réussir. Et ça, ça a commencé très jeune.
J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont aidée très jeune à faire ces premières expériences. À 14 ans, dans ma classe d’âge, on pouvait sortir de l’école en passant son certificat d’études. J’étais tellement stressée, j’avais tellement peu confiance en moi que mon père m’a inscrite pour le passer. Il pensait que j’étais si stressée que j’allais arriver au bac et risquer d’échouer juste à cause du stress. Alors, pour vous dire : le certificat d’études, c’était pour ceux qui sortaient de l’école à 14 ans, pas forcément les plus à l’aise. Moi, j’étais plutôt parmi les premières de ma classe, mais j’ai quand même pleuré pendant un mois en pensant que j’allais pas réussir mon certificat d’études. C’est une expérience très jeune qui m’a permis de voir que finalement, on pouvait réussir des choses.
Le syndrome de l'imposteur : une constante tout au long de la carrière
Est-ce qu’il faut avoir de l’audace pour dépasser cette peur d’échouer ? Comment fait-on pour la surmonter ?
Finalement, audace et peur d’échouer, c’est peut-être parfaitement en contradiction, parce que quand on a peur d’échouer, on a plutôt tendance à être bloqué. C’est comme quand j’avais très peur des chiens — les gens vous disent « Ne vous inquiétez pas, il est gentil, mais si vous lui montrez que vous avez peur, c’est là qu’il va vous sauter dessus. » Ça n’encourage pas beaucoup ! C’est un peu la même chose pour l’audace : elle ne se décrète pas.
Pour moi, dépasser cette peur, ce n’est pas en décrétant que j’avais de l’audace, mais plutôt par énormément travailler. J’ai eu beaucoup d’étapes dans ma vie professionnellement, et à chaque fois j’avais cette même peur de ne pas réussir. Le syndrome de l’imposteur dont tout le monde parle — je peux vous assurer que j’ai vécu avec pendant des années et des années.
La première fois que j’ai pris un job de direction générale chez Mars chocolat France, j’étais persuadée que j’allais pas réussir. Les gens me disaient « Oh là là, tu vas voir, Mars c’est plus comme avant. » J’avais vraiment l’impression qu’on me mettait le singe sur l’épaule et je rentrais le soir en disant à mon mari : « Mais je ne vais jamais y arriver. »
Les grandes étapes marquées par le doute
J’ai d’abord commencé à travailler, puis je suis devenue manager, chef des ventes régionales à 23 ans. J’encadrais six représentants, dont l’un d’eux était mon prédécesseur qui reprenait son poste de représentant, et moi je devenais son chef. Vous pouvez imaginer que je n’étais pas vraiment sûre de mon coup.
Ensuite, quand j’ai pris le poste de direction générale chez Mars chocolat France, j’étais persuadée que j’allais pas réussir. En plus, les résultats avaient été compliqués pendant les quatre ans où j’étais partie.
Puis je suis rentrée chez L’Oréal, j’ai été patronne de l’Allemagne pour commencer. J’ai commencé à apprendre l’allemand trois semaines avant et je me suis présentée en faisant un speech entièrement en allemand que j’avais appris par cœur. J’ai eu ce stress à chaque fois.
À chaque fois, ce qui m’a permis de le surpasser, c’est de travailler, de me préparer. Je vous parle de me présenter en allemand : j’ai appris par cœur un speech de trois minutes — « Hallo, ich bin Französin, genau gesagt Elsässerin » — pour justement me connecter avec les personnes et être sûre qu’ils allaient comprendre dès mon arrivée que j’étais vraiment là pour eux et que j’étais motivée.
Comme on dit dans les ventes, la préparation prime l’action. Ce qui m’a aidée pour dépasser ces peurs, c’est de vraiment me préparer à chaque situation.
Ne pas rester seul avec ses peurs
Quel message donneriez-vous à quelqu’un qui se retrouve complètement paralysé par cette peur, par le syndrome de l’imposteur ?
Ne pas rester seul avec ses peurs. Je crois que ma grande chance, toute ma vie, c’est d’avoir été vraiment entourée de personnes précieuses. Bien choisir son conjoint — j’ai un mari plutôt exceptionnel depuis 35 ans. J’ai aussi eu la chance d’avoir des enfants qui, même maintenant qu’ils sont grands, continuent à beaucoup me booster et à m’encourager, que ce soit d’entreprendre ou que ce soit juste d’être moi-même.
Par exemple, quand j’étais à la tête de la division professionnelle de L’Oréal — je représentais la coiffure et la coloration — certaines personnes m’ont demandé de me teindre les cheveux. Je voyais des femmes dans la rue et je me disais « Peut-être que c’est vrai, c’est pas terrible ces cheveux blancs. » Mes enfants me disaient : « Mais enfin maman, regarde-toi, sois toi-même. Tu es comme ça, c’est toi, c’est ton look, et surtout ne change rien. »
Comment « travailler » ses amitiés
Quand on n’a pas la chance d’avoir une famille aussi riche, on a aussi des amis. Et les amis, ça se travaille, ça s’encourage. Comment on travaille ses amis ? Par l’ouverture. Exprimer clairement les choses, exprimer ses peurs, exprimer ses doutes. Avoir l’oreille attentive d’amis en retour. Leur prêter votre oreille attentive quand eux ont des difficultés.
Pas chercher à donner des conseils, mais juste écouter. Se sentir écouté quand on a peur d’entreprendre ou de faire des choses nouvelles. Confronter ces idées, aller chercher du retour — ça fait partie de tout ce qui permet de rationaliser les choses et de passer de la peur extrême. Comme aurait dit mon père : « Le pire n’est jamais certain. »
Il faut écouter aussi le feedback positif qu’on reçoit. On a souvent tendance à écouter les critiques. Moi, j’ai souvent été affectée par des critiques, mais il faut aussi écouter les feedbacks positifs et se rendre compte : oui, c’est vrai, j’ai bien fait ça. En se rendant compte qu’il y a des choses qu’on fait moins bien que d’autres, mais aussi des choses qu’on fait mieux, on se renforce, on augmente sa confiance en soi et donc on ose davantage.
La transparence comme outil de leadership
Comment gérer cette peur quand on prend un nouveau poste de direction ?
Il y a une chose importante : il ne faut pas croire que les autres n’ont jamais de peur. Si je raconte les miennes, déjà ça va calmer pas mal de gens, parce que quand on me voit arriver dans une pièce, en général je sais que les gens ont peur de moi. C’est ce que disent les copains de mes enfants : « Tu sais que machin il a peur de toi ? » (Rires)
Il faut savoir qu’on n’est jamais seul et surtout, les autres ont autant de peur que vous. Donc la transparence, l’ouverture, ça joue énormément.
Quand j’ai pris un nouveau job — encore une fois, à chaque fois j’étais sûre que j’allais pas réussir — par exemple quand je suis devenue présidente Europe de Mars, c’est-à-dire pour la première fois « patronne de patrons » (mon équipe c’était des patrons de pays), après un monsieur qui avait 20 ans de plus que moi, avec une grosse expérience, etc. C’était un gros step. J’étais méga stressée.
Mais mon équipe était tout aussi stressée ! Pour eux, c’est un nouveau chef. Comment il va être, ce nouveau boss ? Qu’est-ce qu’elle a dans la tête ? Ils ont entendu des trucs : « Il paraît qu’elle est comme ci, elle est comme ça. » Donc finalement, ils ont aussi beaucoup d’angoisse.
Les réseaux sociaux et la solitude moderne
Vous parliez de l’importance de l’entourage. Est-ce que cet entourage doit nécessairement être dans le même domaine professionnel ?
Pas du tout ! Pas toujours des gens qui sont dans votre domaine. Moi, j’ai des amies très proches qui ne sont pas du tout dans le business, et à chaque fois on a un « Stammtisch » (table d’habitués) le samedi après-midi. Je peux vous dire que de nombreuses fois, elles m’ont entendue faire part de mes doutes, elles m’ont écoutée et elles m’ont toujours encouragée. Finalement, en parlant, on réfléchit tout haut et on avance.
Le piège des réseaux sociaux
On ne doit pas rester seul, parce que je crois qu’aujourd’hui avec les réseaux sociaux, certains jeunes sont encore plus seuls qu’avant. Quand on regarde, quand on ouvre ses réseaux sociaux, même sur LinkedIn aujourd’hui, c’est : « Regardez comme je suis beau, regardez la super promo que j’ai eue. » Ensuite on regarde combien celui-là a eu de commentaires, et finalement on a l’impression d’être toujours jugé.
Donc non seulement on peut avoir peur d’échouer, mais en plus on peut avoir la peur d’être jugé, et tout ça c’est bloquant pour entreprendre. On n’a pas besoin d’avoir 50 000 amis sur Instagram ou TikTok, mais on a surtout besoin d’avoir quelques proches avec qui on peut vraiment partager en transparence.
Conseils pratiques pour affronter la peur
Est-ce que vous avez un exercice en particulier qui vous permet de gérer ces périodes de doute ?
De façon très concrète, quand j’ai passé mes oraux pour rentrer en école de commerce, j’étais tétanisée. À l’époque, on n’avait pas de téléphone portable. Je me rappelle très bien, j’étais à Reims — c’est l’école que j’ai faite, NEOMA Business School à Reims. Je suis allée à la cabine téléphonique en pleurs, j’ai appelé ma mère et j’ai dit : « Maman, je peux pas aller à l’oral. » J’étais tellement tétanisée. Elle m’a dit : « Bois un verre d’eau, respire un bon coup, marche dehors et respire un bon coup. »
Si vous aviez un jeune en face de vous qui ose vraiment pas se lancer et qui trouve mille excuses pour ne pas y aller, comment réagiriez-vous ?
Ça m’arrive régulièrement. J’essaie d’aider autant que je peux des jeunes, des femmes aussi, parce que ce sont les deux populations qui ont peut-être plus que d’autres cette peur d’échouer.
D’abord, c’est surtout écouter. Entendre véritablement quelles sont ses peurs et essayer de trouver juste un miroir rationnel à ce qu’il dit. Peut-être aussi mesurer le risque qu’on prend, parce que parfois on a peur de se lancer mais on n’a pas mesuré quel risque on allait prendre.
Ça peut être une décision toute simple. « Je dois, pour démarrer ce business, investir 5 000 €. » OK, où est-ce que tu peux trouver ces 5 000 € ? « Oui, mais si je me plante et après je pourrai pas rembourser… » OK, quel est le risque que tu prends véritablement ? Quelle garantie tu peux prendre pour éviter que ce soit… ? Tu as combien de temps pour faire ça ? Si ça marche pas, est-ce que tu peux imaginer que cette activité, cette même idée, tu la traduises sous un autre format ? Peut-être qu’une des entreprises que tu as démarchée pour ton projet va t’embaucher pour le faire.
Rationaliser le risque
Essayer d’imaginer ce qui pourrait arriver de pire et finalement se rendre compte que le pire n’est pas si pire que ça. On a du mal à voir son succès — dire à quelqu’un « vois ton succès » est difficile. Mais par contre, aller lui faire dire jusqu’où peut aller ce risque, se rendre compte que finalement ce risque n’est pas si grand que ça, donc il vaut la peine d’être tenté.
L’échec comme apprentissage
Ce matin même, parmi des jeunes que j’aide, il y a Nicolas qui a créé une boîte extraordinaire qui s’appelle Join Next et qui fait de la formation au leadership durable pour des grandes entreprises. Il m’interrogeait sur ce qu’il devait faire. Je lui dis : « Écoute, voilà, je ferais ça. » Il me dit : « Ah génial, merci beaucoup. » Je dis : « Maintenant, toi par contre, tu vas m’aider à préparer parce que je dois enregistrer un podcast sur « échouer pour réussir » et avec le temps que j’ai passé avec toi, j’ai pas eu le temps de préparer. » Il me dit : « Ah ben moi, ce qui est sûr, c’est que là je sais ce que c’est qu’échouer pour réussir, je t’en parlerai plus tard. »
Rien que d’entendre ce ton-là, je me suis dit qu’il avait tout compris. C’est pour ça que j’aime autant l’accompagner, c’est parce qu’il a cette mentalité qui est de se dire que oui, échouer, ce n’est qu’une façon d’apprendre.
Message aux femmes entrepreneuses
Est-ce que vous avez un message en particulier à passer aux femmes entrepreneuses ?
Je dirais aux femmes : ne croyez pas que les hommes n’ont pas de peur. En fait, ils sont pareils, sauf qu’ils expriment peut-être moins. Et puis surtout, que chacune soit soi-même, que chacune exprime son unicité, sa finesse et sa créativité.
Mais parfois les femmes sont surtout de grandes scientifiques aussi. Aujourd’hui, il y a beaucoup de femmes qui montent dans des jobs de finance dans les entreprises. Je crois que tout ce qui était vrai avant n’est plus vrai.
Ce que les femmes véhiculent comme modèle et comme valeur depuis au moins deux générations — avoir un équilibre de vie, ne pas sacrifier sa famille ou ses amis à sa carrière — tout ça, c’est devenu les valeurs de tous. Donc pas de complexe en étant une femme. Juste jouer de ses atouts, parce qu’on en a encore plus que les hommes.
Les 5 conseils clés de Nathalie Roos pour surmonter la peur d'échouer
- Travailler et se préparer intensément : « Comme on dit dans les ventes, la préparation prime l’action. » C’est la préparation méticuleuse qui permet de dépasser le syndrome de l’imposteur.
- Ne jamais rester seul avec ses peurs : S’entourer de personnes de confiance (conjoint, famille, amis proches) avec qui partager en transparence ses doutes et ses craintes.
- Pratiquer l’ouverture et la transparence : Exprimer ses peurs à son équipe, créer un climat de confiance. Les autres ont les mêmes angoisses que vous.
- Écouter les feedbacks positifs : On a tendance à ne retenir que les critiques. Apprendre à reconnaître ce qu’on fait bien pour renforcer sa confiance en soi.
- Rationaliser le risque : Mesurer concrètement ce qui pourrait arriver de pire. Souvent, le risque réel est bien moins grand que celui qu’on imagine.
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