Pour ce premier épisode du podcast de Paddock Academy #EchouerPourRéussir, nous accueillons à l’ISU Bernard Kress, CEO de Google Optics and Photonics. De son village natal de Neubourg près de Strasbourg jusqu’aux laboratoires de Google et Microsoft, Bernard partage avec nous l’histoire fascinante des Google Glass, un projet sur lequel des centaines de millions ont été investis, mais qui s’est soldé par un échec retentissant auprès du grand public. Quinze ans plus tard, cette technologie connaît enfin son heure de gloire grâce à l’intelligence artificielle. Un témoignage puissant sur la résilience, l’importance de la communauté scientifique, et la nécessité de ne jamais perdre sa passion.
Ajoutez votre titre Les origines : d'un village alsacien aux États-Unisici
Bienvenue Bernard. Pour commencer, pourriez-vous vous présenter ?
Je suis alsacien, originaire de Neubourg, un petit village près d’Haguenau, pas très loin de Strasbourg. J’ai fait mes études au lycée d’Haguenau, puis je suis allé à Strasbourg où j’ai intégré l’École nationale supérieure de physique de Strasbourg, qui se trouve juste à côté d’ici. C’est là que j’ai découvert ma passion pour l’optique et surtout la photonique , une passion qui m’anime encore aujourd’hui, 30 ans après.
Comment se passe la transition entre un village alsacien et les États-Unis ?
Il faut toujours faire ce qu’on adore. Moi, j’ai commencé à vraiment adorer l’optique et la photonique pendant mes études à l’université de Strasbourg et à l’école de physique. C’est quelque chose que je continue à adorer 30 ans après. J’ai fait ma thèse, ce qui a été une énorme satisfaction pour moi. Je l’ai faite en anglais pour avoir une ouverture internationale. À l’époque, dans les années 90, la majorité des thèses se faisaient en français, et ce n’était pas évident de négocier le fait d’écrire et de présenter sa thèse en anglais en France. Aujourd’hui c’est beaucoup plus accepté.
La thèse de Bernard s’est transformée en livre publié par John Wiley, un éditeur scientifique de renommée mondiale, et a même été traduite en japonais. À 30 ans, il se retrouvait avec deux livres à son actif, une reconnaissance qui lui a ouvert de nombreuses portes dans les laboratoires du monde entier. Depuis, il a publié 5 livres au total.
L'échec des Google Glass : un flop à plusieurs centaines de millions
Si vous deviez choisir un moment d’échec marquant dans votre parcours, quel serait-il ?
Pour avoir des hauts, il faut des bas, parce que sans bas, il n’y a pas de haut. Et pour vraiment avoir la satisfaction de vivre un moment haut, il faut des moments bas. Le premier grand échec, c’est un échec lié à la façon dont on a développé un produit il y a environ 15 ans. Ça s’appelait Google Glass, chez Google. On était une petite équipe d’une quinzaine de personnes au départ, qui a évolué vers 300 personnes. On a développé ces lunettes connectées et on était très excités par ce hardware qu’on avait développé. Le problème, c’est qu’on ne savait pas trop ce qu’on allait en faire. On s’est dit que les développeurs allaient bien trouver quelque chose à faire avec ces lunettes très innovantes, très avant-gardistes.
Le problème, c’est qu’on était tous des « geeks », des hyper-passionnés, mais vraiment des scientifiques qui ne comprenaient pas vraiment ce que c’était qu’un produit qu’il fallait vendre à des consommateurs. Nous, on était vraiment passionnés par l’optique, les capteurs et toute la micro-optique qu’on avait intégrée dans ces lunettes. Et bien sûr, ça a été un flop. Un flop complet. Les gens se disaient : « Mais pourquoi il me faudrait des lunettes connectées ? » On a mis des centaines de millions dans ce développement et ça ne s’est pas vendu. Pas du tout. Bien au contraire, ça a été relégué au niveau d’une farce, d’une farce scientifique.
Comment avez-vous vécu cette incompréhension entre le succès technique et l’échec commercial ?
Nous, on n’a pas compris ça tout de suite. On a vraiment eu du mal à le comprendre. C’étaient des lunettes fantastiques, un concentré de technologie, avec de la micro-optique et même de la nano-optique fantastique pour l’époque, il y a 15 ans. Comme scientifique, comme ingénieur, pour moi c’était un succès. Mais ça m’a pris beaucoup de temps pour comprendre que ce n’était pas un succès, que c’était un échec, puisqu’il n’y avait pas de cas d’usage. C’était un gadget scientifique sans usage.
Pourquoi est-ce qu’on utilise un téléphone ? Parce qu’on ne peut plus vivre sans téléphone. Ce n’est pas un gadget. Pourquoi les gens n’ont pas acheté ces lunettes ? Il n’y avait pas vraiment de cas d’usage. Prendre des photos, on peut les prendre avec un téléphone. Lire ses mails, on peut le faire avec un téléphone ou un ordinateur. Appeler quelqu’un, on peut le faire avec un téléphone aussi. Alors, qu’est-ce qu’on fait avec ces lunettes ?
Aujourd’hui, on a compris qu’il fallait attendre l’émergence de l’IA et surtout de l’IA agentique et du lien multimodal. Avoir quelqu’un sur sa tête qui voit ce que vous voyez, entend ce que vous entendez — cette « super-puissance » peut maintenant être utilisée par le grand public.
L’industrie professionnelle a-t-elle adopté les Google Glass ?
Oui, bien sûr. Les professionnels ont adoré les Google Glass. Elles sont d’ailleurs utilisées ici à Strasbourg dans le domaine chirurgical, notamment à la Polyclinique. Mais le consommateur, le grand public, n’a vraiment pas trouvé son intérêt.
La résilience : ne jamais perdre l'enthousiasme
Comment avez-vous trouvé la force de rebondir après cet échec ?
Il faut de la résilience. Il ne faut pas se décourager. On a perdu beaucoup d’ingénieurs très motivés. On a perdu beaucoup d’argent. C’est très impactant psychologiquement aussi. Ce n’est pas évident de comprendre que ce que nous pensions être un succès était en fait un échec. Et pendant quelques années, personne ne voulait entendre parler de lunettes connectées. Néanmoins, on a continué à travailler sur ces technologies. Heureusement qu’on a continué, pour 10 ans plus tard pouvoir proposer un produit qui a un véritable écho avec le grand public, grâce à la convergence entre les lunettes connectées et l’agent IA qui est maintenant disponible en temps réel.
Quelle a été votre source d’inspiration pour maintenir cet enthousiasme ?
Ce qui m’a vraiment aidé, c’est ma passion pour la technologie optique et photonique. Cette passion ne m’a jamais lâché. C’est pour ça que je me suis beaucoup investi dans la Société internationale d’optique et de photonique (SPIE). Cette appartenance à une communauté internationale d’ingénieurs qui font la même chose que vous, mais dans des pays différents, et dans laquelle on organise des conférences — ça m’a beaucoup aidé à ne pas perdre cet enthousiasme.
Je pense que si je n’avais eu que mon équipe dans mon entreprise, que ce soit Google ou Microsoft, ça aurait été très difficile. Mais j’avais aussi cette immersion dans la communauté internationale d’optique et de photonique, qui m’a vraiment porté durant les coups durs. Durant les phases de succès comme maintenant, il n’y a pas de problème. Mais durant les coups durs, il faut avoir d’autres ressources.
Cette reconnaissance internationale vous a-t-elle aidé à tenir le cap ?
Absolument. Quand on travaille dans une entreprise, il est très difficile d’échanger avec d’autres entreprises et d’autres universités. Il faut garder confidentiel ce qu’on fait. Mais quand on échange au niveau d’une société scientifique, tout est ouvert, tout est transparent, et on échange beaucoup plus facilement. C’est aussi cette reconnaissance de la technologie qu’on développait, cette confiance dans ce qu’on faisait — ça aide énormément.
Les lunettes connectées aujourd'hui : le hardware rencontre l'IA
Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui pour que les lunettes connectées trouvent enfin leur public ?
On est à une croisée des chemins où le hardware et les cas d’usage IA se combinent pour proposer au grand public un produit qui va vraiment résonner. Ça ne va peut-être pas effacer complètement les smartphones, mais ça va d’abord être un très bon compagnon du smartphone. On peut faire des choses avec les lunettes qui ne sont pas possibles avec un smartphone.
Par exemple, j’ai des enfants de 16 ans qui sont là dans la cour de récré en train de regarder leur smartphone et qui ne communiquent plus avec leurs amis. Et c’est pareil pour les adultes. Alors qu’avec des lunettes connectées, on ne perd pas la connexion à l’autre. Là, je suis en train de regarder mon texte et de vous regarder en même temps — j’ai préparé mes réponses, mais vous ne les voyez pas. Je peux avoir ce contact visuel avec la caméra ou avec vous, et en même temps bénéficier d’informations digitales qui sont projetées sur mes lunettes, sans perdre le contact humain, qui est le plus essentiel.
Marc Zuckerberg, le PDG de Meta, a dit il y a quelques semaines qu’il pense que les gens qui n’auront pas accès à ces lunettes seront défavorisés dans leur vie quotidienne et professionnelle face aux personnes qui ont accepté cette technologie.
Conseils et leçons de vie
Si vous deviez passer un message à quelqu’un qui vit un échec aujourd’hui, quel serait-il ?
C’est un peu mon expérience personnelle : il faut avoir du soutien, mais du soutien en dehors de son entreprise. Essayer d’établir des connexions hors de la boîte. Aller vers les autres, vers d’autres personnes qui passent par les mêmes problèmes. En parler, et trouver l’espoir qu’un jour ces technologies, ces produits, pourront percer.
C’est vraiment primordial d’oser aller vers les autres pour ne pas se sentir seul, et de provoquer l’échange et la relation à l’autre.
Qu’auriez-vous envie de dire à ce jeune homme de Neubourg qui un jour s’est envolé vers les États-Unis ?
Que rien ne tombe tout fait sur un plateau. Qu’il faut persévérer, surtout à travers les échecs, mais pas tout seul. Il faut être entouré de personnes — pas seulement dans son entreprise ou son milieu familial. J’avais perdu mon milieu familial quand je suis parti aux États-Unis, bien que j’aie rencontré ma femme là-bas par la suite. Mais d’avoir ce soutien international au sein d’une société internationale scientifique, c’est ça qui est important.
Que vous fassiez de la médecine, des maths, de la biologie, ou n’importe quoi d’autre, il y a toujours une société internationale qui est prête à vous accueillir, dans laquelle vous pouvez évoluer non pas sur un ou deux ans, mais sur 50 ans, voire 70 ans.
« Si je devais recommencer ma vie, je n’y voudrais rien changer. Seulement, j’ouvrirais un peu plus grand les yeux. » — Jules Renard
Cette citation de Jules Renard vous correspond-elle ?
Exactement. Je ne changerais rien du tout. Quand je vois mes premiers balbutiements aux États-Unis dans les années 90, ce n’était pas évident. Mais je ne changerais rien. Et ouvrir les yeux plus grands, qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire s’entourer de personnes avec lesquelles on peut communiquer sur différents plans : sur le plan scientifique, mais aussi sur le plan personnel.
Ce sont surtout les autres qui arrivent à ouvrir vos yeux. Ce n’est pas seul qu’on arrive à ouvrir les yeux, mais en échangeant avec les autres. Et avec les lunettes connectées, on peut échanger bien mieux, parce que je n’ai pas à regarder mon écran — je continue à vous regarder, mais j’ai toutes les informations qui m’apparaissent devant les yeux, sans perdre le contact humain.
Les clés de la résilience selon Bernard Kress
1. Ne jamais s’isoler : chercher du soutien au-delà de son entreprise et de son cercle familial
2. S’intégrer dans une communauté : rejoindre une société internationale dans son domaine
3. Garder sa passion vivante : continuer à aimer ce qu’on fait, même dans l’échec
4. Être patient : certaines technologies ont besoin de temps pour trouver leur moment .
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