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Laurence BRICKA « Oser se jeter à l’eau pour transformer ses doutes en moteur »

Laurence Bricka est directrice de l’Atelier et de l’École de la Deuxième Chance et ancienne directrice de la Mission Locale d’Alsace du Nord. Triathlète accomplie, elle a fondé un club de triathlon en Corse et continue de concourir sur des épreuves longue distance. Son parcours, à la croisée de l’engagement professionnel, de la vie de mère et du dépassement sportif, illustre une philosophie aussi simple qu’exigeante : on ne s’échoue pas, on rebondit.

Échouer : un mot impossible

Est-ce que vous vous souvenez d’un premier succès qui a vraiment compté pour vous ?

Pour répondre à cette question et dans la perspective de cette rencontre, je me suis moi-même posé beaucoup de questions. Échouer pour réussir. Qu’est-ce que ça veut dire, échouer ? Échouer pour moi, c’est impossible. Ça me renvoie à l’image d’un bateau qui après une tempête s’échoue sur une plage et qui reste là, immobile, à attendre peut-être d’être renfloué à un moment, ou alors après des années à rouiller sur place. Et ça, pour moi, c’est quelque chose d’impensable. Des tempêtes, oui, j’en ai traversé de nombreuses, à tout point de vue. Mais ce qui est important pour moi, c’est que quand on touche le fond au travers d’une de ces tempêtes, c’est de pouvoir rebondir. Toucher le fond, ça veut dire être touché profondément soi-même, que ce soit dans la réussite ou que ce soit dans la difficulté.

Vous parlez de plusieurs vies. Comment les décririez-vous ?

J’ai plusieurs cordes à mon arc. J’ai une vie de femme, une vie de mère, une vie professionnelle et une vie sportive. Au travers de ces quatre vies qui toutes se rejoignent, parce qu’autrement je serais un petit peu schizophrène, j’espère que ce n’est pas le cas, j’ai réfléchi à ce qui m’a fait grandir et ce qui me fait grandir encore tout au long de la vie.

Le moment fondateur : quand toutes les portes se ferment

Quel est l’élément de réussite fort que vous souhaitez partager ?

J’ai envie de partager un élément de réussite qui est un élément fort pour moi, qui me permet de grandir tous les jours, mais qui tout d’abord a été un moment de tourmente. C’est celui du jour de l’annonce du diagnostic, le jour où le diagnostic de l’autisme de ma fille a été posé. Ce jour-là, ça a été un grand jour de tourmente, un jour de tempête. Pourquoi ? Parce qu’on se projette tous dans une vie de famille où nos enfants sont heureux, évoluent et ont un avenir tracé, dessiné, dans lequel ils vont s’épanouir. Là, ça a été tout à fait autre chose, qui m’a demandé une grande remise en question. Et une fois que ce diagnostic est posé et que toutes les portes se sont fermées, la demande d’aide de l’ASH, la demande d’aide de matériel adapté, tout a été refusé. Et là, je me suis dit : qu’est-ce que je vais faire ? Oui, c’était une grosse tempête. Oui, j’ai touché à un moment le fond. Mais de ce fond, il a fallu rebondir. Alors j’ai beaucoup pleuré. Je me suis retroussé les manches et on y est allé. Aujourd’hui, les choses ont beaucoup avancé et c’est tant mieux.

Qu’est-ce que cela vous a appris ?

Ce qui me fait dire qu’aujourd’hui, on a deux choix dans la vie. Quand on est dans la tourmente et dans la tempête, on touche le fond. Soit on pleure et on pleure toute sa vie, c’est un choix. Soit on pleure un bon coup parce que ça fait du bien, on se retrousse les manches et on sort les rames et on continue à avancer. Et c’est de cet aspect très humain, très personnel, que je construis autour de ça, que je construis aujourd’hui tout ce qui m’anime et que j’ai envie d’animer et de partager. Donc pour moi, c’est un élément fondateur et vraiment une très belle réussite.

La peur et le doute : de l'obstacle au moteur

Est-ce que vous avez eu des peurs dans ces moments-là ?

Des peurs, je pense qu’on en a tout le temps. C’est où est-ce qu’on trouve la force pour les dépasser. Et c’est là où mes autres vies viennent s’imbriquer. Ma vie de sportive, de triathlète : comment on se fixe des objectifs, comment on se prépare à atteindre ces objectifs, voire parfois les dépasser. Et qu’est-ce qu’on retire de ces expériences ? Chaque épreuve sportive pour moi est un vrai objectif en soi. Je me prépare progressivement avec un programme d’entraînement, avec tout ce qu’on pense être nécessaire pour atteindre l’objectif. Et puis chaque départ est vraiment une peur et une vraie angoisse pour moi. Et c’est de pouvoir vaincre cette peur et vaincre cette angoisse qui me permet de me nourrir pour vaincre les peurs et les angoisses qu’on pourrait avoir dans tous les autres aspects de la vie, la vie personnelle et la vie professionnelle. Dans un triathlon, au sens propre comme au sens figuré, on se jette à l’eau. Il faut savoir sortir la tête de l’eau et il faut pouvoir nager et tenir la distance. Et c’est ça qui est important. De cette vie sportive, je la transpose dans ma vie personnelle et professionnelle.

Le doute peut-il devenir un moteur ?

Le doute peut être paralysant, mais il peut aussi être moteur. C’est de savoir chercher au fond de soi-même tout ce qu’on a déjà mis en oeuvre pour traverser des moments plus difficiles, et qui nous permettent aujourd’hui de dépasser ces doutes. Pour moi, le doute, même s’il est présent, et heureusement qu’il l’est, parce qu’il nous amène à réfléchir à ce qu’on va mettre en oeuvre pour le dépasser, c’est un moment. C’est bien de penser, c’est bien de réfléchir, mais il y a un moment où il faut se jeter à l’eau. Il faut prendre le sujet à bras le corps.

Y a-t-il une façon de mesurer ce doute ?

Imaginons un degré de confiance très élevé. Il y a aussi toujours le doute. Le delta entre la confiance et le doute, c’est votre degré de motivation. Donc si vous avez une confiance très élevée et un doute faible, le degré de motivation est important. On le voit très facilement dans le domaine du sport. Quand le sportif a beaucoup de doutes, les performances sont en train de baisser. Alors bien sûr, il y a toujours du doute, mais il faut très vite pouvoir tourner son interrupteur et passer du doute à se dire : comment je peux reconstruire, comment je peux augmenter ma barre de confiance ?

Comment s’appuyer sur son entourage pour dépasser ces doutes ?

S’entourer est essentiel. Travailler sur certains sujets pour aller plus loin et dépasser ses craintes et ses peurs, c’est de savoir s’appuyer sur les personnes qui nous entourent. Chercher de l’appui auprès de proches, auprès de partenaires, auprès de collègues, auprès de différentes ressources et personnes qui constituent l’écosystème dans lequel on évolue. Parce que c’est bien de savoir qui on est, mais c’est aussi de pouvoir compter sur les autres et de travailler avec les autres. Parce que parfois, il suffit d’échanger avec des personnes d’autres horizons pour que justement on puisse trouver la solution et trouver ensemble des réponses à ce qui nous met dans le doute aujourd’hui.

Le triathlon en Corse : l'abandon n'est pas un échec

Pouvez-vous nous raconter votre triathlon en Corse ?

Ce triathlon, c’est une épreuve qui me tient très cher parce que c’est un triathlon qui est organisé par le club que j’ai créé à l’époque où je vivais en Corse. Je me fais un point d’honneur d’y aller si possible tous les ans. C’est un triathlon longue distance : 2,5 km de natation, 90 km en vélo sur un dénivelé assez exigeant puisqu’il y a 1 600 m de dénivelé positif, et qui se termine par 18 km à pied dont 2 km dans le sable. La première édition, j’y suis allée en me préparant avec le temps qui m’était disponible, donc pas forcément de manière optimale. J’ai terminé l’épreuve dans les temps impartis, mais pas avec la manière dont j’aurais souhaité la terminer. Donc je me suis réinscrite pour la deuxième édition en m’entraînant un petit peu autrement. Et là, il y a eu un gros doute. Les conditions climatiques n’étaient pas réunies, il y avait beaucoup de pluie en Corse à cette période. Et notamment sur la première édition, les deux personnes qui étaient devant moi sur le parcours à vélo ont fait une chute lors de la descente. C’est quelque chose qui m’est resté en mémoire. Sur des routes mouillées, reprendre cette même descente, il y a eu vraiment un gros doute, le doute du risque que j’allais prendre et que je ne me sentais pas prête à prendre au regard de l’aspect physique que ça pouvait engager. Donc j’ai pris le départ de cette deuxième édition et après 200 m de natation, j’ai rejoint le bord en disant : je ne suis pas prête à prendre ce risque. Parce qu’il faut mesurer aussi les risques qu’on prend à certains moments et les enjeux qui peuvent y avoir derrière. C’était la première fois où je n’allais pas au bout d’une épreuve sportive ou au bout d’une épreuve quelle qu’elle soit.

Vous l’avez vécu comme un échec ?

Ce n’était pas un échec parce que quand je m’arrêtais, je savais pourquoi je m’arrêtais. Mais je ne peux pas rester sur un abandon. Donc je me suis dit : la prochaine édition, je vais me préparer pour la finir, mais la finir bien. L’objectif était de terminer bien, sans question de temps, de timing, de durée, en voulant partager cette épreuve et ses conditions avec des jeunes qui s’inscrivaient dans une démarche qui démarrait pour eux, celle de se préparer pour le marathon de New York.

Il y a eu plusieurs années entre les deux éditions ?

Oui. C’est le temps de la digestion. Pour moi, toutes les tourmentes et toutes les tempêtes sont des apprentissages. Il faut savoir en retirer quelque chose et c’est parfois plus ou moins long. Il faut se donner le temps de se dire : pourquoi ça a fonctionné ? Pourquoi ça n’a pas fonctionné ? Qu’est-ce que j’ai mis en oeuvre ? Qu’est-ce que je devrais mettre en oeuvre pour que ça fonctionne mieux ? Et de repartir du bon pied au bon moment.

La préparation mentale : l'important, c'est de durer

Quelle est l’importance de la préparation mentale ?

Quand on se prépare à une épreuve sportive, mais aussi à la mise en oeuvre d’un projet dans la vie professionnelle, à quelque chose qui nous tient à coeur, c’est comment on s’y prépare. Il y a la préparation physique, ça en fait partie quand on parle d’épreuves sportives. Mais il y a la préparation mentale qui est peut-être encore plus importante que la préparation physique. Parce que c’est cette préparation mentale qui va nous permettre d’aller jusqu’au bout, même quand le corps de temps en temps aurait envie de dire : c’est bon, ça suffit, on s’arrête. Non, c’est cette préparation mentale qui nous permet d’aller jusqu’au bout.

Quelle phrase vous a particulièrement marquée sur ce sujet ?

Je retiens toujours ce qu’un de mes premiers présidents de club m’a dit quand j’ai commencé la discipline. Il m’a dit : « L’important, c’est de durer. » Moi, je lui dis : « Non, moi je veux gagner. » Il m’a dit : « Alors gagne en durant si tu veux, mais l’important c’est de durer. » Et c’est une petite phrase que de temps en temps je redis aussi à mes collaborateurs. Quand on est pris dans un projet, on a envie d’aller vite, on a envie que ça avance, on a envie que ça produise. Et je leur dis : attention, il ne faut pas s’épuiser. L’important c’est de durer et de durer tout au long de la vie professionnelle, tout au long du projet qu’on est en train de mettre en oeuvre. Oui, on sait qu’il y a des moments où il faut être un peu plus proactif, mais l’important c’est de durer et de durer bien.

S'entourer et provoquer la rencontre

Vous-même, aviez-vous des personnes qui vous inspiraient ?

J’en ai plein, des personnes qui m’inspirent. Il y a mes amis que j’appelle les « cloportes ». Ce n’est pas très beau comme image. Ce sont trois personnes en situation de handicap. Deux personnes ont été amputées d’une jambe et la troisième n’a plus de bras suite à un accident. Et ce sont des personnes qui se dépassent tout au long de la vie. L’un d’entre eux, Franck Bruno, a créé une association qui s’appelle Bout de Vie, le bout de vie qu’il a perdu. C’est très symbolique. Il accompagne toutes les personnes qui sont amputées d’un bout de leur vie à reconstruire leur vie en faisant des choses que les valides n’ont jamais faites. L’autre, c’est Doué, qui a perdu lui aussi une de ses jambes, qui est huit fois champion du monde de para-triathlon et qui arrive à faire des pointes en vélo à 50 km/h. Je mets au défi qui que ce soit d’essayer d’en faire autant sur une jambe. Et ensuite Thierry Corbalan, qui était amputé des deux bras et qui a fait plusieurs traversées à la mer à la nage en monopalme, qui a rejoint la Corse et le continent, et qui gagne des courses parmi les valides. Je les appelle les amis cloportes parce que quand ils sont entre eux, ils parlent de prothèse comme nous on pourrait parler chiffon.

Quelle leçon tirez-vous de ces rencontres ?

Jamais rester seul. La rencontre est essentielle. Il faut oser provoquer la rencontre. Il y a des fois où on est ouvert à la rencontre et il y a d’autres fois où on l’est moins. C’est aussi parfois dans les moments de doute qu’il faut savoir provoquer cette rencontre ou l’accepter. Une autre personne qui a été très importante pour moi dans des moments de doute, c’est le directeur de la mission locale quand il m’a recrutée sur le poste d’adjoint et qui m’a permis ensuite de prendre la direction de la mission locale. C’était un vrai moment de doute pour moi, une croisée des chemins. Et j’ai su saisir la perche qui venait de nulle part parce qu’elle n’était pas envisagée, elle n’était pas prévue. Mais c’est dans les moments de doute que c’est aussi très important d’être ouvert à la rencontre et de ne pas rester replié sur soi-même. Parce qu’autrement, soit on pleure et on pleure toute sa vie. Soit on pleure un bon coup et on saisit les perches qui s’offrent à nous. Ça ne veut pas dire qu’il faut faire tout et n’importe quoi, mais c’est vraiment d’explorer et d’exploiter des chemins qui étaient a priori pas envisagés, et de saisir ces ouvertures pour aller de l’avant et découvrir d’autres expériences.

Jette-toi à l'eau : le conseil aux entrepreneurs qui n'osent pas

Si vous aviez quelqu’un en face de vous qui n’ose pas aller dans son projet, qui a peur d’échouer, qu’est-ce que vous lui diriez ?

Jette-toi à l’eau. Jette-toi à l’eau et ne réfléchis pas, parce que souvent quand on a peur, c’est qu’on s’est déjà posé trop de questions. Mais souvent on a aussi les réponses en soi. Il faut se faire confiance. Ce n’est jamais évident. Mais quand on se jette à l’eau, on est obligé de nager, de mettre en oeuvre tout ce qu’on a comme acquis, tout ce qu’on a comme expérience, tout ce qu’on a comme ressource. Et on sait aussi, quand on en a besoin, s’appuyer sur les partenaires, les personnes qui pourront nous aider dans le parcours. Ma devise : ne jamais rien lâcher, jamais, et toujours continuer.

Les 5 leçons de Laurence Bricka pour transformer les tempêtes en tremplin

1. Rebondir plutôt que s’échouer

« Des tempêtes, j’en ai traversé de nombreuses. Mais quand on touche le fond, l’important c’est de rebondir. » L’échec n’est pas une destination, c’est une étape.

2. Choisir son camp face à l’adversité

« On a deux choix dans la vie : soit on pleure toute sa vie, soit on pleure un bon coup, on se retrousse les manches et on sort les rames. » La résilience est une décision.

3. Mesurer le delta entre confiance et doute

Le doute peut paralyser ou propulser. Ce qui fait la différence, c’est de maintenir un niveau de confiance suffisant pour garder sa motivation, et de s’appuyer sur son entourage plutôt que de rester seul face à l’incertitude.

4. Savoir mesurer les risques

Un abandon n’est pas un échec quand il est lucide et assumé. Laurence Bricka a quitté une course en pleine conscience, pris le temps de la digestion, puis est revenue pour la terminer bien. Parfois, reculer pour mieux sauter est la décision la plus courageuse.

5. Durer plutôt que sprinter

« L’important, c’est de durer. » Dans le sport comme dans l’entrepreneuriat, la performance durable prime sur la vitesse. S’épuiser en chemin, c’est risquer de ne jamais arriver.

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